Le monde se fout de notre gueule, tu sais.
La boulangère ne vend pas de pain
et le libraire n'a jamais lu un livre de sa vie.
La jeune fille sifflotante que nous avons croisée hier en ville
s'est pendue ce matin.
Les avions finissent toujours par retourner à leur élément premier.
J'aime à croire que le chat des voisins
est un esprit bénéfique qui veille sur mon logis,
telle une Hestia miniature.
Nous inventons nos propres pièges
dans lesquels nous tombons avec délices,
comme un nouveau né malaxe l'étron qu'il a lui-même engendré.
L'homme n'a de pire ennemi que lui-même...
Je suis devant toi comme devant un mirage.
Tu me parles, mais j'imagine soudain que si un autre me remplaçait à ce moment précis,
tu tiendrais le même discours sans en changer un iota.
Les gens sont interchangeables, seule leur présence compte.
Je te souris en pensant à autre chose.
Je ne te suis pas sympathique, pourtant tu me tapes dans le dos.
Nous sommes nos dupes, nos propres bourreaux.
Tout n'est qu'un immense malentendu,
un quiproquo millénaire sur lequel tous ferment les yeux.
La bulle
Parfois tu me fais songer à un poisson,
A une carpe prisonnière de son étang mousseux.
Tu aimerais sauter hors de ton cloaque, de ton marais boueux,
Mais tu n'oses pas, tu as peur de je ne sais quel prédateur félon.
Tu es une petite vieille qui regarde par la fenêtre sa vie défiler.
Elle sait qu'à défaut d'un homme, son édredon saura la réchauffer
Et étouffer ses chagrins secrets, ses soupirs résignés.
Eternel spectateur! Tu ne monteras sur les planches que si tu y es obligé.
Je sais, tu essaies quelquefois de casser la vitre qui te sépare de nous...
Mais tu n'as pas encore trouvé le bon outil,
Ou bien te demandes-tu encore si cela en vaut bien le coup ?
L'existence est une ronce ; de ses épines un grand nombre elle meurtrit.
Ne vaut-il pas mieux le pansement que la camisole ?
De leurs blessures de guerre, les militaires ne parlent-ils pas avec plaisir ?
Il faut quitter le nid maintenant, il faut choisir!
Plutôt souffrir que de rester à pourrir, prostré sur le sol.
Faire semblant
Depuis toujours tu fais semblant.
Tu ris quand sous le masque les larmes se fraient un chemin tant bien que mal,
Tu souris mais tu tords tes mains comme un torchon trempé.
Tu pensais qu’être adulte, c’était comme un voile qui se levait,
Une vérité nue qui apparaîtrait et qui t’apprendrait qui tu es
Et ce que tu fais sur ce caillou stupide.
Au lieu de ça tu as dû fuir, te cacher.
Tu avais une de ces envies de chanter
Et chaque fois on te l’a renfoncée dans la gorge.
Le bonheur est une chose facile à imiter,
Chaque jour tu perfectionnes ton rôle et ton jeu.
A quoi bon tout cela, le film n’en vaut pas la peine !
Etre adulte, c’est un peu comme être malade :
Ce qu’on crache dans la bassine, c’est ce qui reste de son enfance.
Bien sûr il y a les bombes, les cris, les famines,
Devant lesquels tous ces états d’âmes palissent et s’effritent.
Pourtant, quelque part, tous ces traîne-misère sont enviables :
Ceux là connaissent la raison de leurs tourments.